L’OEUVRE : UNE MISE EN FORME

27 Avr 2026

REFLEXIONS

L’art ou l’artisanat ?

L’art par définition se renouvelle dans chacune de ses expressions tandis que l’artisanat se re-copie d’un élément à l’autre.

Pourquoi l’expression ?

Quel que soit le motif de l’expression artistique, celle-ci n’existe que dans l’altérité, et de fait dans la différence. De fait, n’est-elle pas initialement autant une réponse qu’invitation au dialogue ?

Une expression choisie ? le vivant ? Le chaos ? l’ordre ? La structure ? Tout ou partie ?…

« Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » (H. Jonas dans Le Principe responsabilité, 1979)

L’interlocuteur : un inconnu ? une évidence ?

« Il y a les artistes qui disent ce qu’ils voient et ceux qui disent ce qu’ils aimeraient voir » (Gombrich)
Aussi, la création propose un nouveau regard sur un élément de la vie. Cette invitation implique que l’on puisse s’y retrouver, avec son origine, son histoire. Dès lors, il s’agirait d’une proposition d’avenir, d’un « plan » d’évolution ou plus précisément d’un élément complémentaire pour construire communément un futur, le passé et le présent étant par essence « révolus ». Pour cela les moyens sont infinis, et pour autant le potentiel de créations.
Ainsi, il est à chaque artiste de choisir ses éléments de langage, sa.ses grammaire.s d’expression formelle. Et l’intention ?
M. Tony CRAGG, sculpteur et professeur, évoque ainsi la sculpture en lien avec le langage :
« La rationalité des systèmes industriels produit un monde de formes simplifiées et appauvries. L’art et la sculpture en particulier sont parmi les rares productions humaines qui ne sont pas utilitaires et peuvent donc développer des formes nouvelles, lesquelles donnent à leur tour un langage nouveau, une pensée voire une orientation nouvelle ».
Autrement dit le langage (matériaux, symboles, styles…) appartient à une époque et la signifie.
Aussi, dans les Curiosités esthétiques du Salon de 1846, C. Baudelaire écrivait : « L’harmonie est la base de la théorie de la couleur. La mélodie est l’unité dans la couleur, ou la couleur générale. La mélodie veut une conclusion ; c’est un ensemble où tous les effets concourent à un effet général […] La bonne manière de savoir si un tableau est mélodieux est de le regarder d’assez loin pour n’en rien comprendre, ni le sujet, ni les lignes ». Sur la base de la comparaison musicale, la pensée esthétique du poète opère ou justifie un bouleversement profond dans l’ordre du visuel classique, ouvrant la porte aux modernités artistiques. En somme, à rebours de l’historia antique et de la storia classique, l’art n’est désormais plus pensé comme un support à la narration, mais bien comme un pur jeu d’expression, ou d’effet.
(cf. Modernités sculpturales : le rôle des techniques et des matériaux (19e-21e siècles) – XIIe journée de la jeune recherche en sculpture).

Du fond ? De la forme ?

Ali Boukari et Adamou Djibo, sculpteurs nigériens, résument ainsi :

(propos recueilli par Aïchatou hamma wakasso (onep))

Ainsi, que l’inspiration soit une synthèse personnelle de tradition.s, actualité.s, idéal.ux, etc, son expression requiert un savoir-faire en constante évolution et propre à chaque expression plastique, qui offre à chaque époque son langage, qu’il en soit de la forme, des technologies utilisées, des supports… Cette adaptation sans cesse renouvelée serait-elle sa force ? Son essence ?

L’INSPIRATION DE V.BATBEDAT

Urgence ? Désir ? Plaisir ? Passion ? Obligation ? …

Il semble que l’inspiration réponde en partie à un besoin personnel, selon un tempérament et une sensibilité personnels, qui peuvent être de l’ordre du rêve, de la mémoire, des habitudes, du manque… dans tout les cas, d’une altérité reconnue, de même que le paysage que constitue notre environnement, qui est cependant différemment perçu par chacun.

A lire ses textes et ceux qui ont été rédigés avec lui au sujet de son travail, l’inspiration de V.Batbedat est particulièrement nourrie par la grandeur du vivant et de ses traces :
– l’histoire des civilisations dont la pérennité témoignerait d’une vérité profonde, voir « universelle » donc une forme de perfection ?
– le vivant ; dont ce qui en est insoupçonnable, quel que le « fondement » de son équilibre ?

De l’un ou de l’autre, son inspiration fait l’objet d’une aventure de création qui répond à un besoin vital : celui de construire, et donc de sculpter, acte qui lui « fait lieu » de raison et de force de vie. C’est ainsi, peut-être, qu’il réalise, fondamentalement, des lieux.

« Nous avons été frappés par cette évocation du désert, avec ses monuments ésotériques qui nous élèvent au-dessus de son immensité, de sa couleur et de la dimension métaphysique qu’il suggère. » (Exposition Galerie TRIFF, Paris, 1991)

« (…) Dans sa quête de la verticalité, le sculpteur qui leèe ainsi ses yeux vers les astres, réinvente les
ziggourats, édifices perses qui deviendront les observatoires de la nuit babylonienne. Deux propositions animent les
tours de Batbedat : une verticalité simple et celle qui la traverse. Chaque excavation Induit la communication, ce
« passage » cher au sculpteur qui ouvrait déjà par le passé dans ses murs boucliers des brèches de liberté. (…) Dans le prolongement des ziggourats, Batbedat a sculpté en résonance avec le mont Athos Le grand ermitage,
symbolisant peut être là une sorte de vertige ascensionnel. Une rupture du mental que provoquerait notre désir inépuisable d’infini. Ce n’est pas un hasard si Batbedat préfère parler de lieux plutôt que de volumes. Au-delà de sa configuration tridimensionnelle, la sculpture creuset de l’espace temps, devient lieu mental » (Exposition Pyramide Pernolt, 1993).

Ainsi de toute rencontre, qu’elle soit culturelle, humaine, physique, mentale, spirituelle… elle est un évènement qui marque la vie, le travail, le nourrit ou l’initie, comme autant d’étincelles créatrices constituant des jalons de sa vie.

« (…) Une sorte de gloire à dieu ? et pourquoi pas ! mais est-ce vraiment là la finalité de toute cette oeuvre ?probablement pas, car dès que l’on s’entretient avec V.Batbedat, il vous dirige directement vers la voie spirituelle extrême-orientale. Il cite alors, avec enthousiasme et admiration des passages de tel ou tel poète, de tel ou tel texte dont il vous donne ensuite sa propre explication, son interprétation devrais-je dire. Il se veut convaincant, et vous entraîne dans le jardin secret de ses enthousiasmes. Et ainsi, dans le même temps, vous a-t-il glissé discrètement quelques clefs, afin de mieux percevoir le sens réel de sa propre oeuvre. (…) » (Exposition au Moulin de Lambouraye, Jouy-en-Josas, 2006)

De cette configuration de rencontres sourdent progressivement un dessin, une étude, une maquette, en terre, en plâtre, en laiton, à la graphite, au fusain…, dont certains sont détruits et d’autres gardés et développés, s’inspirant les uns les autres, comme autant de points de suspension racontant une évolution vers une oeuvre aboutie en pierre, en inox, en bronze, en argent… sur papier « grand aigle »…

Il y a donc « la » rencontre, l’idée, sa mise en forme et l’expression.
Il y a donc l’étincelle, l’action de sculpter, la réalisation : sculpture.
Il y a donc un sujet, un verbe et un objet.
Il y a donc un mystère qui se transforme.

Ainsi de l’utilité des archives et de ceux qui racontent… ainsi.

Des « étincelles » comment ?

« (…) Qu’est-ce qu’un sculpteur, en Grèce, à l’époque de Vincent Batbedat ? (…) C’était l’époque où la sculpture faisait advenir le divin. Elle n’avait pas pour tâche de la « représenter », c’est-à-dire de l’imiter (comme si on n’avait qu’à copier ce qui est déjà là). Elle avait plutôt le rôle étonnant et même miraculeux de le « présenter », de le faire voir, de le rendre visible, de le faire venir à la présence. On a cru que les sculptures anthropomorphes de la Grèce archaïque sont des « images », qu’elles offrent des portraits des dieux. C’est un anachronisme. Au Ive siècle, oui, il s’agira de sculpter des images aussi ressemblantes que possible, de reproduire fidèlement les apparences du corps humain. C’est ce que Platon appelle la « mimesis », l’artifice imitatif, le faux-semblant de l’art. Platon et Batbedat sont d’accord pour réprouver ce genre d’exercice Batbedat est pacifique, bien qu’il rage intérieurement. Mais Platon est implacable : si la sculpture, la peinture, le théâtre tragique, la poésie épique ne font que nous donner des images réputées vraisemblables des dieux et des héros, en les le divin, ils le falsifient dangereusement et, dans ces conditions, il faut bannir les artistes de la cité. (…) En vérité, l’artiste grec dont Batbedat est le plus proche, c’est le démiurge qu’évoque Platon dans le Timée. Le « dêmiourgos » compose le monde à partir de polyèdres, de solides réguliers. Il impose une harmonie au chaos initial, au moyen d’éléments géométriques. Il fait œuvre de beauté en élaborant un ordre, un cosmos, un arrangement, une harmonie construite. Il réalise cela en vertu d’une décision souveraine. Non pas comme un architecte, qui devrait prendre en compte toutes sortes de nécessités pratiques – de l’ordre de la commodité, de la sécurité, ou de l’économie d’espace -, mais comme un sculpteur libre. Batbedat, ce géomètre qui a du cœur, bâtit son « cosmos », comme le démiurge de Platon (le Timée 29e, 30a) forme le sien : « il ne lui est pas loisible de faire autre chose que l’ouvrage le plus beau »; et la raison de cet univers est que « le démiurge est bon » (V.Batbedat, sculptures, J.Galard, 2001)

L’art et la manière ?

A chaque être, à chaque artiste sa sensibilité, sa manière, sa technique, son désir, comme autant de diversité humaine. A chacun sa façon, sa cuisine, ses moyens, son atelier…

« Celui qui entre dans un atelier se trouve dans une posture qui n’est plus la même que celle qu’il a en dehors de cet atelier. Ce dédoublement entre celui qui crée et la personne civile banale, a été évoqué par de nombreux artistes. C’est pourquoi l’atelier est un lieu si important puisqu’il permet d’héberger et de favoriser le Moi artistique.
Pourrait-on dire qu’ils offrent un refuge à ceux qui ont du mal à habiter le monde ? Hors des exigences sociales, des codes culturels trop normatifs, des pressions familiales. Henri Maldiney (2003) parle admirablement de cette habitation : « L’art ménage à l’homme un séjour, c’est-à-dire un espace où nous avons lieu, un temps où nous sommes présents – et à partir desquels effectuant notre présence à tout, nous communiquons avec les choses, les êtres et nous- mêmes dans un monde, ce qui s’appelle habiter ». Créer, c’est donc trouver un lieu, être dans un temps, sentir le monde et soi-même. L’art permet de s’habiter soi-même et d’habiter le monde.
« Mon atelier, c’est le lieu de mes rêves », disait un artiste. » (cf. « l’atelier-de-lartiste », S. KORFF-SAUSSE)

Eurêka pour tous ?

Le terme « eurêka » signifie en grec ancien « j’ai trouvé ».

Pour V.Batbedat, il me semble que « l’étincelle », « l’idée », « la rencontre » sont en soit l’« eurêka » telle une invitation à découvrir, travailler, rechercher, créer, une offre ou un prétexte à tout cela avec pour force l’espoir de réaliser un nouvelle sculpture.

« La diversité ne pourrait-elle pas être une garantie ( ?) de l’authenticité – par le biais discontinuité de la vie et de ses pulsions ? En tout cas, c’est ainsi que je l’ai vécue. Il m’a toujours répugné de travailler le même thème et les mêmes matières : j’avais l’impression de devenir l’artisan de moi-même.

Par contre je n’ai jamais recherché la diversité pour elle-même ; pour « changer » – mais j’ai plutôt agi par la fatigue ou la lassitude du thème ou du travail de la même matière. Après toute période de taille de pierre me venaient des envies – presque un besoin – de me remettre au métal – ou à l’argile en vue d’une terre cuite ou d’un bronze – puis des pulsions me ramenaient aux dessins – Rien de « raisonné » ou de voulu dans ces successions –
Je vivais une véritable aventure.

Mais dans tous ces travaux qui s’enchaînaient naturellement, il me semble que j’ai parlé un même esprit de construction et un recherche permanente de la structure du monde et de la vie.
Avoir tort ou raison n’a pas de sens pour moi. Donc je n’affirme rien ici – seulement une attitude qui est la mienne, et seulement pour raconter – surtout pas expliquer – ma démarche.

Il y a de la curiosité là-dedans et ce serait davantage une attitude de voyageur plus que de sédentaire – alors que le métier lui-même est un métier immobile.

En plus du refus de la répétition il y a le travail intérieur qui ne dépend en rien de la volonté – on peut nommer ainsi le phénomène de la prévision qui n’apporte pas une image toute faite – encore moins un morceau de mémoire – mais tiendrait tout autant de l’intention ou de diverses intentions proposées – parmi lesquelles il faut choisir – et là, plus d’incertitude encore – Mais c’est à partir de là que l’activité consciente prend un début de place . Ce choix n’est pas une affaire de goût (qu’est-ce que le goût ?) mais plutôt de prédilection, d’attirance vers telle activité plutôt qu’une autre – l’envie d’œuvrer sur telle matière plutôt qu’une autre. Tout en écartant, bien sûr, toutes tentatives de répétition ou de déclinaison d’un thème. Et c’est là que les changements de matière – donc de manière – devient presque indispensable. Je ressens – et ceci m’est sans doute personnel – ne jugeons jamais – la répétition ou la déclinaison (variations infinies sur un thème) comme un enfermement, un dessèchement – alors que le changement et la diversité me donnent une sensation de liberté – avec, bien sûr, toujours cette recherche fondamentale pour mi de structure construite.
Je ne cherche surtout pas à analyser : je raconte.

C’est à partir de là que commence le véritable choix dont dépendra celui de la matière : celui de la forme. Elle sera verticale ou horizontale ; compacte ou aérienne ; lourde ou légère ; fragile ou solide ; ouverte ou fermée – (mais même fermée elle devra avoir une ouverture, une issue ; fermée peut-être, enfermée non : c’est mon parti résolu d’optimisme – rien de bloqué). Le solide ira plutôt vers le choix de la pierre ; l’ouvert et l’aérien, vers l’acier qui accepte des bases très fragiles ; et ce qui est sans pesanteur, en plein espace, rattaché à horizon ira vers le dessin. Et ainsi de suite – mais sans règle, à l’appréciation intime de l’idée seule.

Et c’est à partir de là que peut commencer la vision (pas l’image) de la forme : matière et intension – matière et « esprit » humain : je préfère matière et humain tout court. Pour moi l’image est un mensonge. Elle se rapproche de l’effigie, donc du mensonge : je parle donc de première vision. Et là va commencer le croquis, l’esquisse avec tous ses tâtonnements, ses repentirs, ses changements, ses hésitations, voire ses reniements.

C’est ici que se définit la structure – car la structure est à la fois le moyen et le but. La structure définira la forme et surtout mettra cette forme en évidence – c’est elle – à mon sens – dans sa plus grande simplicité la Sculpture elle-même. C’est elle qui doit être mise en valeur car elle et elle seule doit exprimer le sens de l’œuvre – abstrait ou figuratif, sur le papier comme dans la pierre ou dans le métal sans jamais sacrifier la nature de la matière, ce qui me fait répéter l’espression de « Sculpture = Matière + Humain ». Et je ne veux pas sortir de cette quête; Que l’acier reste avant tout de l’acier et la pierre de la pierre et que cette matière soit ce qui s’impose au premier regard.

Un mot sur les visages. Quand on a pratiqué le modelage d’après e corps humain pendant des années, il en reste toujours quelque chose qu’on ne voit pas pourquoi renier. Et encore moins le visage humain toujours si proche et familier. Alors pourquoi ne pas tenter de modeler des visages en leur recherchant ne structure commune ? Parti d’une structure pour construire et établir une tête humaine – Mais cette tête humaine, je la refuse grimaçante, angoissée ou sentimentale ; Je la veux heureuse – parce que la joie existe aussi et que nous devons garder notre angoisse et nos malheurs pour nous en occuper nous-mêmes sans les passer aux autres. D’où cette appellation de têtes heureuses. Encore que le sourire doive passer au second plan après la Structure du visage. Ici terre cuite ou bronze, le choix se fait d’après les fragilités ; une argile bourrée d’armatures métalliques ne pourra ni sécher ni être cuite ; ce sera donc en bronze.

Donc, matière, structure et intention humaine. Une fois tout cela quelque peu précisé, le travail peut commencer – adapté, bien sûr à la matière choisie ? C’est pour moi la deuxième partie de l’histoire : celle qui aboutira à l’œuvre finie ? Travail très lent et long, souvent fastidieux comme l’ébarbage ou le polissage mais travail qui rend l’homme vraiment et profondément heureux.

Voilà un peu l’histoire – surtout pas l’analyse – de cette diversité à laquelle je tiens beaucoup – c’est à cette diversité que je dois ce sentiment de liberté et de bonheur de vivre une aventure vouée à la Sculpture qui me comble dans tant de réalisations à travers les temps et le monde.

P.S. : Oui, je sais : il ne faut pas tomber dans la dispersion, mais là, j’ai un paravent : j’aime les paysages arides. »
(Diversité, dessins, 2010)

Une vie par essence créatrice ?

Infiniment créateur, infiniment assoiffé de chercher, de travailler, de trouver, car c’est une passion peut-être, mais surtout c’est le moyen de vivre, en accord avec soi, c’est s’assouvir… s’assagir ?

Ainsi : au sujet d’Etienne-Martin : « Une fois encore au XXème siècle un artiste a prouvé que la sculpture était cet art qui se définit dans l’espace-temps, cette quête du « Fil du Temps, ce fil imperceptible qui n’a pas de matière » mais que seule la matière peut révéler. » (cf sculpture du XXème, Pevsner et l’espace-temps dans la sculpture du xxème siècle, P-L. Rinuy).

Le sculpteur serait-il celui-là qui montre « globalement » l’invisible ? L’artiste serait-il un assoiffé de partage ? A chacun son moyen d’expression et à tous le besoin de communiquer ? Mais créer ? Révéler ? Le temps d’une vie suffit-il ?

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