« Je suis née dans une potion d’artistes qui n’en pouvaient plus de la tristesse, qui n’en pouvaient plus des débris, qui n’en pouvaient plus des mensonges et pour lesquels avant toute évidence était celle de profiter de la vie autant que faire se peut, et peut-être de redonner son souffle à ce verbe : Vivre, afin d’heureusement l’incarner » (MJ B.)
Vincent Batbedat : Gascon. 1932 – 2010. 1960 : Paris, puis le désert algérien. 1965 : retour à la ville des lumières où il cherchera sans cesse le soleil, sous toutes ses formes chaleureuses. 1980-2010 : des retours à la santé : les soleils du Mexique, de la côte d’Ivoire, de l »Inde et la Méditerranée !
Mais si le soleil lui est un besoin naturel, il y a aussi ces besoins communs d’un après-guerre, qui l’animent et portent son être et en premier lieu ses mains à re.construire. Et de même que de grands vides sont à panser, les frontières du monde s’ouvrent à ses Merveilles culturelles, comme autant de réponses innépérées.
… » Je suis née dans une potion d’artistes… qui ne me permet nullement d’imaginer les lambeaux d’une telle société. «
Si V.Batbedat sculpte des « noeuds de force », je ne doute pas de noeuds de peurs pour autant transformés, ni de l’urgence de sortir de l’urgence, un sentiment donnant au caractère sa force particulière. En ce sens, les technologies de nos quotidiens se développent. La place est grande ouverte aux bonnes volontés. Les vitalités sont telles que laisser place aux jugements, aux doutes ou procrastinations… serait perdre sa force d’action. L’innovation semble être génétique ; il ne s’agit pas de répéter mais de bel et bien de pratiquer des savoirs-faires que l’ingéniosité de chacun peut ajuster à besoins émergents, laissant à chacun la liberté de participer.
Quant aux galeries, elles soutiennent aussi vivement cet essor, telle que la Galerie Denise René qui joue un premier rôle dans le développement des multiples.
Si les mesures des oeuvres s’adaptent aux goûts, leurs dimensions calquées, sur l’infini, se modélisent. Ainsi de l’architecte au sculpteur et inversement, toute construction doit être à la mesure d’une unité retrouvée, humaine et infinie. La machine y trouve ainsi une place, grandissante, aussi dans le monde de l’art.
Mais pour ce qui est de V.Batbedat, s’il s’agit de recourir à un produit industriel pour des raisons de coût, de rapidité et de pérennité, il fait aussi le choix d’un métal dont l’impeccabilité offre des reflets et des lumières révélatrices : un propos central dans son oeuvre. Par conséquent, il ne s’agit pas de mettre l’industrie à la place de l’humain mais bien d’en réunir des forces complémentaires constructives, au service et à l’éloge du vivant.
En effet, ces nouveaux matériaux permettent des réalisations monumentales notamment durables, telles qu’en témoignent les architectures émergentes. De sorte qu’à l’horreur démesurée de la guerre une réponse « à échelle » devient envisageable et pour autant une parade à son renouvellement. Autrement dit, à la démesure du cauchemar traversé peut se substituer la démesure d’un rêve qui, parce qu’oeuvre d’art, n’a pas lieu de ramener au drame, tel qu’en attestent les monuments des grandes civilisations du monde, que les communications transfrontalières permettent justement de plus ouvertement découvrir, dès le début du XXème siècle.
« …qui n’en pouvaient plus des débris, qui n’en pouvaient plus des mensonges… «
Ainsi l’art dit construit, dès les années 1920, se détache de toute représentation subjective et figurée au profit d’une conception rigoureuse et mathématique : une « mouvance construite internationale » qui au cours de son histoire porte différents noms, dont « Le Constructivisme« , né en Russie.
Il ne s’agit pas de rejeter mais d’accueillir. Ainsi l’usine est un lieu commun où en dépit des contraintes, la chaleur humaine rassure et conforte. Travailler ensemble est bon. Le réconfort est nécessaire.
« ...redonner son souffle à ce verbe : Vivre, afin d’heureusement l’incarner. «
Au regard de cette soif, la rigueur est nécessaire. L’abstraction géométrique en répond. Elle est équilibre et raconte les rythmes du monde, sans aucun préjudice, au regard desquels pouvoir se re.poser.
Pour cela aussi, le métal prend une place définitive dans le travail de V.Batbedat ; car la sobriété autant que le rayonnement de l’acier inoxydable, et dont le principe remonte à l’Antiquité en Inde, s’avère être heureux et novateur .
Michel Seuphor, Luc Peire et d’autres, tracent quant à eux des lignes de vie, des rythmes de lignes, comme autant de preuve de leur fidélité en ces équilibres, tracés aussi simples et divers que l’humanité, aussi des traits témoins de ces invisibles liens depuis l’être à la vie. V.Batbedat rendra toujours hommage à ces pionniers de l’abstraction auquels il ajoute sa dimension de sculpteur.
Médiation géométrique, Hommage à Luc Peire
Ainsi, l’industrie est bien présente dans le travail de V.Batbedat. L’artiste y adhère, pourvu que l’humanité y trouve une place grandissante, dont la sienne, pour rendre et garder place au vivant. C’est ainsi que s’érigent ses sculptures. Chacune est authentique et unique. Elles sont réalisées manuellement, conçues « à l’ancienne » et ainsi échappées de l’histoire personnelle de l’artiste ; une histoire façonnée des cultures du monde auxquelles il souhaite participer en créant des signes où l’homme et la machine s’accordent au service d’un rêve commun, tel que celui de Miro : « je voudrais aboutir à une sculpture monumentale, qui soit partie intégrante de la nature, que les oiseaux se posent sur elles, qu’une araignée puisse y tisser sa toile » (« L’interieur de l’art » par D.Vallier p.145)
Dans la sculpture au début du XXe siècle, l’emploi du métal marque un tournant avec de nombreux sculpteurs dont Gonzalez, Picasso, Gargallo, Pevsner, Calder… qui inventent la sculpture par assemblage. Sur leurs traces, de nombreux sculpteurs des générations suivantes ont adopté le métal pour s’exprimer directement, sans passer par les étapes du modelage, du moulage et de la fonte. Sculpter voulait dire jusqu’alors : modeler la terre, le plâtre ou la cire, fondre le bronze, tailler le bois, la pierre ou le marbre. Dans les années 1930, la soudure révolutionne l’assemblage. Cuivre et laiton, aluminium, fer et acier, inox… le métal à l’état neuf ou récupéré sous toutes ses formes, façonné à froid ou a chaud, permet de construire autour du vide. La sculpture s’inscrit désormais comme un dessin dans l’espace et intègre le temps, le mouvement, la mécanique. Et ce pour la durée.
C’est ainsi qu’émerge l’oeuvre de V.Batbedat depuis ces actualits mondiale, en général et plus en particulier, soutenant cette constation raportée par D.Vallier (cf. « L’interieur de l’art« ) :
« la perspicacité permet le raffinement, la rigueur la subtilité, la construction la sérénité «
Aussi, dans sa monographie, « Le lézard, ou le geste de joie « , V.Batbedat écrit à ce propos notamment :
« Le trait d’une série : la mesure de la main n’est pas longue.
Les aiguilles du pin : ls séries du trait de la plume : c’est la même obstination mais l’être se détend à accomplir ces gestes quis’effilent.
Une patience où l’esprit se vide des mots, où il se fixe tout entier à la rectitude du geste, à l’orthogonalité, au rythme de la main. C’est la sérénité, l’apaisante régularité : presqu’une incantation. »
Alors, pour conclure sur cet aspect de la création artistique de V.Batbedat qui répond à la vie, j’en arrive au propos de Mr Maslow quant à l »‘utilité des choses inutiles« . Car ainsi, à sa question quant à la qualité d’utile en tant que norme qui permettrait le vivre ensemble, comprenant que l’utopie appartient à l’inutile, je m’accorde à l’évidence à la nécessité d’oeuvres d’art inutiles en tous lieux, pour nous bousculee, nous accompagner, communément et d’infinies façons, de sorte à nous garder de cette fatale létargie dont l’issue s’apparente à la seule destruction et à ses horreurs.
Ainsi, force étant de constater que « l’imaginaire en vérité, la fiction en vérité, le rêve religieux en vérité, ont tous autant évolué (*) » au gré de ces événements monstrueux, il s’avère qu’infailliblement, ce sont nos choix qui font l’histoire et que l’art est au mieux placé pour les guider, du fait de son inutilité.
(*cf. « l’homme précaire et la littérature« , A.Malraux)
Exposition Galerie Triff, Paris.












